Nous quittons Rurrenabaque à destination de Cochabamba, dans le centre de la Bolivie. L'avion qui nous y conduit et qui doit lui aussi se satisfaire d'un terrain de foot pour décoller, est un DC3 datant de 1952 que le pilote nous fait visiter de fond en comble avant de décoller. Mise à part la structure qui est d'origine, tout est refait à neuf et l'avion est rutilant. Rien ne manque. Le tableau de bord en bois comporte la VHF et un GPS. Par contre, l'avion n'est pas pressurisé et l'on reprend goût à l'altitude avant d'atterrir bien secoués à Cochabamba (2500 mètres).
Notre hôtel quatre étoiles (normes boliviennes) est somptueux. Il date des années 50 et possède un look art déco et une piscine de plein air, mais le plein air est un peu froid ! La ville elle-même n'a pas trop d'intérêt, si ce n'est un marché donné par le routard comme un des plus beaux de Bolivie, à quelques 45 kilomètres. Après plus d'une heure de recherche du terminal de bus pour nous rendre dans la ville en question, nous restons en fait que très peu de temps sur place tant le marché est décevant, triste et poussiéreux. Le routard ayant choisi de se la jouer routard, encore une fois...
Nous séjournons néanmoins quelques jours dans notre palace, histoire de souffler un peu, avant de prendre le 20 août un nouvel avion pour Santa-Cruz de la sierra, ville très à l'ouest et, tout comme Cochabamba, un peu en dehors des sentiers battus.
La ville, sans grand intérêt non plus, est parcourue par les 4x4 des avocats et des ex narcotrafiquants (parfois, ce sont les mêmes, pour éviter d'avoir à acheter deux bétaillères !). Nous ne sommes en effet pas loin des forêts amazoniennes, dont la superficie assure une relative tranquillité aux laboratoires. Nous retrouvons donc les 4x4 et leurs corollaires : les téléphones portables. Les uns et les autres ayant été absent de notre paysage quotidien depuis pas mal de semaines !
Mais encore une fois, nous nous heurtons à l'absence de développement des structures touristiques du pays. Les environs de Santa Cruz regorgent en effet de lieux tout à fait intéressants, sans qu'il soit possible de s'y rendre par les transports en commun, ou même si c'est possible, sans qu'il soit assuré que nous y trouverons les structures nécessaires à une survie de routards de nos âges...
Les missions jésuites, qui se trouvent à plusieurs heures de la ville, par exemple, offrent pour s'y rendre un bus qui part à 17 heures.
Encombrés de nos sacs à dos, que pourrions nous faire si aucun hôtel n'était disponible à ces heures et dans ce coin ? Même chose pour les deux parcs proches de la ville. Pas de logement, mis à part le camping et à condition d'emporter sa nourriture. Pas très pratique tout ça !
L'autre solution est de passer par un tour opérateur. Après recherche, nous en trouvons un très efficace qui propose pour un prix redoutable un cinq jours dans le parc Noël Kempff, dont trois jours et demi passés dans la jeep pour le transport ! Vaste rigolade qui ne nous fait pas trop rire quand même...
Nous visitons néanmoins une mission, non indiquée sur le routard, qui se trouve à quelques dizaines de Km de Santa Cruz. Intéressant tout de même que cette rencontre avec la religion : le village est un grand carré, dont l'un des angles est l'église (en bois, superbe) et les quatre côtés sont les maisons toutes parfaitement semblables, des anciens sauvages locaux trouvés par les jésuites et rhabillés convenablement pour y être convertis, de force, à une religion autrement plus ouverte et respectueuse que celle qu'ils pratiquaient dans leur coin. Le plus drôle est que le centre de cet espace est occupé par un terrain de football ! Émouvant témoignage des deux cultures fortes de la Bolivie réunies en un même espace ...
Ne pouvant faire mieux, nous quittons Santa Cruz pour Sucre, la capitale de la Bolivie, située plus au sud. La ville est magnifique, blanche et coloniale à souhait. Beaucoup de douceur dans ces rues pentues et légèrement éclairées le soir. Dans la journée, une ribambelle d'enfants en uniforme de leurs écoles catholiques respectives déambule en groupe dans les rues. Côté visite des monuments, nous nous heurtons à un manque de coordination : les visites se font aux mêmes heures et dans des créneaux extrêmement serrés, deux heures le matin et à peine plus l'après- midi.
En plus, certains monuments ou sites ne sont pas ouverts alors qu'ils devraient l'être, ce qui nous fait perdre un temps fou et nous énerve beaucoup. Les églises ouvertes sont payantes et visitables uniquement avec un guide... Ajouté à cela la bêtise ambiante et un manque total d'initiative de la part des boliviens, la ville devient vite fatigante et c'est bien dommage, car elle a bien du charme. Nous sommes néanmoins ravis par un couvent, San felipe, qui est magnifique à l'intérieur, dont la petite église est pour une fois très sobre et pleine de charme et dont les toits sont un vrai régal pour la vue qu'il offrent sur la ville et sur les nombreux clochers alentour, mais surtout pour leur forme : les sols sont bombés et recouverts de tomettes multicolores. En plus de cela, le ciel chargé, quasi-gris ajoute une touche romantique de premier choix !
Nous trouvons également un marché, très rustique, mais qui est à lui seul un appel aux photos. Line sort son appareil et à peine fait-elle mine de prendre un cliché qu'elle reçoit une pomme de terre ! Au Pérou, nous avions l'habitude de demander l'autorisation avant de prendre une photo et de ne pas insister en cas de refus. C'est la première fois que nous sommes la cible d'une attaque tuberculée...
Un après-midi, alors que nous utilisions Internet, nous nous sommes rendu compte que l'agence de voyage de La Paz où nous avions acheté nos billets pour Rurrenabaque avait modifié le reçu de la carte bleue (fer à repasser), afin que le montant ne soit plus en bolivianos (à peu près un franc), mais en dollars (soit six fois plus). Encore un énervement dû à la magouille des boliviens et à leurs éclairs d'intelligence lorsqu'il s'agit d'argent.
Nous avons souvent été victimes de petites arnaques aux prix, comme dans les autobus ou les taxis ou les tarifs qui nous sont demandés sont différents de ceux de nos voisins locaux, mais cette fois ci, la somme est importante ; plus de 4000 francs. Nous envoyons un fax à la banque en France pour que le tir soit rectifié.
Une autre tentative d'arnaque classique concerne la monnaie. Personne n'a jamais de monnaie nulle part. Les commerçants vont donc en chercher à l'extérieur en mettant le plus de temps possible. Quand ils reviennent, on a intérêt à leur demander, sinon, ils oublient de la rendre. A Rurrenabaque, lors de nos passages à la piscine, nous avions systématiquement le coup : les 10 bolivianos de monnaie n'étaient jamais disponibles mais le type de l'entrée nous promettait à chaque fois de nous les apporter dans les cinq minutes. Au moment de sortir, il ne l'avait bien entendu pas fait et il fallait donc lui réclamer. Les 10 bolivianos sortaient alors par enchantement de dessous son comptoir et il nous les donnait !
Sur les trajets en bus, un aller ne vaut jamais le même prix qu'un retour ! La technique consistant à demander à une personne de l'autobus le prix du trajet et de refuser de payer plus. Cela ne concerne jamais de grosses sommes, mais c'est épuisant d'être tout le temps sur ses gardes... Il est normal d'être pris pour des dollars sur pied, mais être pris pour des cons agace notre ego. Bref.
Nous quittons Sucre pour Potosi dans un bus un peu limite dont la porte d'accès à la cabine, seule issue, est bloquée par le chauffeur. En cas d'accident, il ne vaut mieux pas qu'il soit tué, on ne peut plus sortir ! D'autant qu'il conduit comme un parisien, mais sur une piste : dépassements hasardeux en virages et concours de celui qui a le plus gros car sur les lignes droites ! Le bus est archi plein. La cabine du conducteur compte jusqu'à 8 personnes assises sur le tableau de bord ou debout.
Nous arrivons quand même à Potosi. Très jolie ville coloniale dominée par le Cerro Rico, montagne magnifique mais tristement marquée. Les maisons sont très colorées. La mairie, sur la Plaza de armas est peinte en jaune et blanc. L'église en face n'est malheureusement pas aussi fun.
Dans un premier temps, nous visitons un monastère réservé aux nonnes. Les veinardes, qui à l'age de 15 ans et parce qu'elles étaient les premières filles des nobles du coin, avaient le droit de passer leurs vies recluses dans un très bel endroit sans aucun doute, mais sans pouvoir en sortir. Même mortes, elles y restaient, un cimetière se trouvant sous le plancher de l'une des salles !
Cimetière rudimentaire : une couche de nonnes, une couche de chaux vive, une autre couche de nonnes, une autre couche de chaux vive...
Pendant leur journée, elles avaient droit à une heure de parole, entre elles, le reste du temps était consacré aux prières ou à faire des vêtements pour une statue de la vierge. Pas le droit de se montrer à l'église, où un paravent leur permettait d'entendre la messe sans être vues par les fidèles de la ville. Pendant le repas, une nonne lisait la bible aux autres qui n'avaient le droit d'ouvrir la bouche que pour manger des horreurs, tout en en écoutant d'autres. Autant de choses qui auraient de quoi ébranler les fois les plus solides, mais heureusement, nous sommes très pieux et sommes sortis de là persuadés du bien fondé de la démarche...
Le lendemain, nous visitons cet autre monument de l'humanité qu'est le "Cerro rico", ou "Montagne riche". C'est peu avant l'invasion de l'Amérique latine par les Espagnols, au 16ème siècle, que fut découverte une mine d'argent quasi pur à Potosi. Les Espagnols, qui n'avaient par leurs oreilles dans la poche, en ayant entendu parler décidèrent de se l'approprier et surtout de l'exploiter de manière intensive. Il faut dire qu'à cette époque, la sainte acquisition, avait besoin d'argent pour chasser le mal partout et le musulman de la terre sainte surtout.
Nos espagnols ont donc exploité les mines en créant un système de travail obligatoire pour les indigènes qui sont allés mourir sous terre pour enrichir, non pas l'Espagne, car elle était couverte de dettes à cause de ses passions religieuses, mais le reste de l'Europe, où habitaient ses prêteurs. L'Angleterre, la France, la Hollande, entre autres, se sont fait des crucifix en or.
De cette époque date l'enrichissement des uns sur le dos des autres. L'Europe riche pouvant se développer avec la richesse volée à l'Amérique du sud qui étant privée de ressource ne pouvait, elle, avancer. Ce fossé existe toujours, les mêmes effets étant produits par les mêmes causes... Les uns ont inventé le capitalisme, les autres le tiers-monde.
Les mines de Potosi, où sont morts plusieurs millions d'indiens, sont toujours exploitées. Aujourd'hui, les filons d'argent puis d'or étant épuisés, les mineurs sortent du cuivre. La vie de ces mines est maintenant comptée, car le prix de revient du minerai de Potosi est largement supérieur à celui extrait industriellement ailleurs.
Mais, des mineurs continuent à mourir sous la montagne. L'année dernière il y a eu 181 morts. Le dernier accident mortel date de la veille de notre visite, à la suite d'une explosion de dynamite mal contrôlée. Le système est aujourd'hui géré par une coopérative qui autorise, contre paiement, les mineurs indépendants à exploiter un filon. Le versement est fait une fois pour toutes, le mineur est propriétaire du droit d'exploitation jusqu'à la fin de sa vie. Cela peut aller très vite, la durée moyenne d'un mineur est de 45 ans... La veuve ayant ensuite le droit de trier le minerai, à la sortie des puits de mine.
L'arrivée à l'age de la retraite est un phénomène tellement rare que le dernier a eu les honneurs du journal local.
Des visites sont organisées par la coopérative afin de payer du matériel aux mineurs et d'assurer une protection sociale aux familles. L'agence qui organise ces visites reverse 15% à la coopérative et ce sont les visiteurs qui achètent la dynamite, les détonateurs, les mèches, les feuilles de coca et l'alcool pour les mineurs. Pour ce faire, avant d'entrer dans la mine, nous passons par une sorte de marché où sont vendues ces fournitures. Nous y achetons donc de quoi perforer des galeries. Nous sommes rappelés à l'ordre par le vendeur qui nous signale que nous avons oublié de prendre des mèches avec les bâtons de dynamites. Il faut dire qu'au Franprix à côté de chez nous, les mèches sont toujours vendues avec l'explosif…
Ensuite, dûment habillés (casque avec lampe acétylène, combinaisons et bottes), nous entrons dans le tunnel qui mène au filon. Les lampes éclairent juste ce qu'il faut pour ne pas tomber dans un puits, qui, non protégé, s'ouvre à droite ou à gauche sous nos pieds. La sécurité n'est pas le souci premier ici. Nous sommes transportés au temps de Zola. La mine est mal étayée. Nous croisons des mineurs transportant des brouettes de minerai et portant tous la lampe acétylène que nous avons nous-mêmes au front, mais eux ne font pas du tourisme !
Ils ont dans la bouche une chique énorme de feuilles de coca. A la fois par tradition, nous supposons, mais aussi comme coupe faim, voire comme abrutissant. Au fond d'une des nombreuse galeries, la mine est un vrai gruyère, nous rencontrons le propriétaire du droit d'exploitation de cette zone (il y en a 400 en tout).
Nous lui remettons nos achats. Il nous explique ce qu'il fait et nous donne les tarifs payés aux mineurs pour leurs gigantesques efforts… Un salaire scandaleux. Mais cet esclavage, étant sous une montagne, a au moins l'avantage d'être caché !
Le travail est fait d'abord à l'aide de la dynamite, l'on en connaît les dangers et ensuite, au marteau et au burin, afin de ne sortir que le minerai, la dynamite étant peu précise. Le tout, presque dans le noir, dans un air vicié par la poussière et avec des risques importants d'effondrement. Nous nous sentons honteux d'être nés dans un pays riche et d'autant plus que ce pays fait partie de ceux qui ont exploité l'Amérique du sud… Et encore, s'il n'y avait que ce continent…
A chaque changement de niveau se trouve une statuette symbolisant le diable (el Tio) à qui on doit faire des offrandes pour éviter les accidents : cigarettes, feuilles de coca et alcool. L'alcool en question titre 96 degrés et l'on doit le verser sur la Pachamama (la terre, ou déesse de la fertilité) dans les quatre directions et s'en avaler une gorgée. C'est un peu fort et on le sent bien passer ! Nous nous enfonçons à l'intérieur de la mine en montant.
Cela paraît d'abord surprenant, mais notre guide nous rappelle que nous sommes dans une montagne et non pas sous la terre.
Nous sortons secoués par cette expérience. Voyant une église, construite sur le versant du Cerro rico, nous demandons si il ne pourrait pas y avoir une petite contradiction entre la présence de cette église sur la montagne et tout ce que la religion porte de responsabilité historique dans le processus d'extermination des indiens dans ses profondeurs. Il nous répond que la vraie religion en Bolivie est le culte de la terre (la Pachamama) et que la religion catholique n'est que façade quasi folklorique. Sa réponse nous laisse un poil sceptiques