Nous cherchons donc des billets pour nous rendre à Cuba, île toute proche de Cancun. Rapidement nous nous apercevons que le marché est trusté par la Cubana, ce qui ne gêne pas plus que cela, sauf qu'en terme de concurrence, les prix en pâtissent un peu… L'agence qui nous vend les billets nous procure également les visas d'entrée, le tout en un temps record. Nous partons rejoindre Fidel le lendemain à 14 heures.
Le lendemain nous arrivons donc dans un aéroport de Cancun plus chargé qu'un métro de la ligne 13 aux heures de pointes. La densité de touristes US et canadiens qui repartent chez eux remplis par les open bars est impressionnante. Il est difficile de se déplacer et la bonne vieille technique des sacs à dos se révèle encore bien utile pour nous ouvrir une voie vers l'enregistrement de la Cubana.
Nous y retrouvons un semblant d'espace, bien que devant le comptoir attendent, là aussi, une majorité d'américains qui vont s'encanailler chez les rouges en passant par le Mexique pour ne pas se faire voir.
Notre avion est un vieux Yakovlev 42 à réacteur central incrusté dans la queue de l'appareil. A ses débuts, les vibrations causées à l'appendice caudal de l'avion causèrent un grand nombre de crashs en union soviétique. Le notre ayant survécu grâce au ruban adhésif, nous y entrons en toute confiance.
L'un de nos deux siéges est un peu fatigué. Le dossier n'étant plus capable de rester en position verticale, il va s'assoupir sur les genoux du passager de derrière. Je le signale à l'hôtesse qui nous explique qu'elle s'en contrefout et que nous n'aurions d'autre solution que de rester assis à nos places.
J'insiste néanmoins poliment pour lui demander un changement de place qu'elle nous refuse, la cabine des économiques étant pleine. Nous lui demandons alors de passer en première. Elle nous répond que ce n'est pas possible car nous risquons de déséquilibrer l'avion. Bravant alors les lois de la physique moderne relative au bon équilibre des avions, nous nous levons et allons nous asseoir en première !
L'espace, huit sièges, est aussi vétuste que le reste de l'appareil. Il est occupé par deux employés de la Cubana qui y lisent tranquillement leur journal. Nous les saluons et allons nous asseoir sur deux sièges à peu prés corrects. Il n'y sera, bien entendu, pas question de champagne ni de foie gras. La collation est la même chez les riches que chez les pauvres. Il est réconfortant de voir que la révolution n'aura pas été vaine à Cuba.
Nous nous rendons compte que les formalités de départ du Mexique ont été très réduites. Mis à part un contrôle sommaire de nos sacs de cabine, nous n'avons pas vu de douaniers ni de flics mexicains. Le formulaire de tourisme que nous avions récupérés à l'entrée dans le pays est simplement tamponné et agrafé à notre carte d'embarquement. C'est tout.
L'entrée à Cuba est autrement plus contrôlée. Sans le qualifier de fonctionnaire borné, le préposé aux contrôles se pose des questions sur mon identité. Il est vrai que je suis sans barbe sur la photo de mon passeport. Cela lui pose un problème aussi compliqué que le jeu des sept erreurs : il voit bien une différence mais n'arrive pas à la situer. Bon enfant de nature, son hésitation me fait bien rire. Pas lui. Il a clairement l'impression que je me fous de lui. Comme quoi, il n'est pas si borné !
Pendant que nous attendons nos sacs, je suis le seul du groupe à subir un deuxième contrôle que je m'abstiens de trouver comique…
Pendant ce temps, toutes les valises sont scannées et ouvertes par deux zélés qui ne dépassent pas la quinzaine de valises à l'heure. Nous passons donc un certain temps à les attendre.
Nous avons trouvé un vieux guide sur Cuba à Cancun. Peu précis, il nous oblige à nous loger dans le centre de La Havane, seul endroit où sont indiqués des hôtels. Nous demandons donc au taxi de nous y amener.
Première surprise, les dollars ne sont plus acceptés ! Le guide, trop ancien ne l'indiquait pas. Nous voilà obligés de changer dans le hall de notre hôtel des dollars contre des pesos convertibles, instaurés depuis 2004. Sur le moment nous ne faisons pas trop le calcul, mais plus tard nous découvrirons qu'il eut été plus judicieux d'acheter une voiture plutôt que de prendre un taxi en changeant au cours de l'hôtel !!!
Deuxième astuce, le peso convertible est une invention pour les touristes. Les cubains, eux, paient en pesos "normaux". Bien que nous verrons que les deux monnaies cohabitent chez les cubains, alors que les touristes n'ont pas accès à la monnaie nationale. Pour information le rapport entre les deux est à peu prés de 1 pour 25. On aura compris qu'une bouteille d'eau affichée en pesos vaut 25 fois plus chère pour un touriste que pour un cubain !
Bien sur, le niveau de vie n'est pas le même. Mais on va se rendre compte rapidement que le touriste est pressé comme un citron.
Notre hôtel, en plein centre du quartier historique vaut aux alentours de 700 francs la nuit. Ce qui est vraiment prohibitif pour le confort proposé. Nous n'avons pas le choix, il est tard et nous n'avons pas l'envie de traîner nos sacs à travers La Havane.
Le 24 février au matin nous redécouvrons à pied les rues de la ville. Nous étions déjà venus à Cuba quelques années avant, mais nous n'avions fait qu'un saut à La Havane. Aujourd'hui, nous sommes éberlués par les changements dans le centre du quartier historique (Vieja Habana). De nombreux bâtiments ont été restaurés, des rues repavées sont devenues piétonnes, les magasins " haut de gamme " proposent des articles hors de rêve pour un cubain, et, cerise sur le gâteau, un magasin Benetton s'est ouvert sur la place st François d'assises !
Sur cette même place, des cafés chics proposent des rafraîchissements aux touristes parqués dans une zone entourée d'un cordon qui, même s'il n'est pas de barbelés, est perçu comme tel par les habitants qui sont tenus à l'écart…
Toute la zone centrale de la vieille ville est soit refaite soit en rénovation. Toute la beauté et la douceur de La havane ont disparu au profit d'une ville agréable mais terriblement normalisée et surtout excluant les cubains qui n'ont plus rien à faire dans cette nouvelle disneyland.
Heureusement cette remise à niveau ne touche qu'une toute petite partie de la ville, celle où l'on décharge les touristes. Tout autour, nous retrouvons le charme intact de ces maisons décolorées par le temps qui offrent des camaïeux magnifiques à perte de rues. Ces maisons, dont on dit que 300 s'effondrent par année tant leur équilibre et précaire et l'absence d'entretien flagrante.
Nous nous promenons pendant de longues heures dans ces avenues ou la plupart des rares voitures sont des vestiges de la présence américaine, Buicks, Chevrolets et autres Cadillacs remises en état jours après jours par des bricoleurs de génie qui n'ayant pas la possibilité ni les moyens de trouver des pièces d'origine les réinventent à partir de n'importe quel morceau de métal. On voit souvent à Cuba des gens penchés sur un moteur ou enfouis jusqu'à la ceinture sous une voiture qui refuse de fonctionner.
On voit aussi un peu partout des réparateurs de tout et n'importe quoi dans la rue qui offrent leur bonne volonté et leurs talents aux autres en échange de quelques pesos ou d'un produit quelconque.
Car malgré les conditions difficiles liées aux embargos ou à un système politique parfois défaillant, les cubains survivent contre vents et marrées. Les gens que nous croisons sont tous souriants et très accueillants. Les enfants qui vont tous à l'école, ont tous leurs petits foulards bleus ou rouges autour du cou symbole de leur rôle de "pionniers", ils sont toujours propres et bien habillés. Il ne se dégage vraiment pas de la population cubaine une impression de grande richesse, mais celle d'une force intérieure et d'une grande dignité. Les gens ne cherchent pas forcement à parler, mais échangent volontiers des sourires ou des marques de sympathie.
Tout se complique lorsque que nous devons redevenir touristes, c'est-à-dire nous restaurer, nous déplacer ou dormir. Nous nous heurtons alors à un mur de fonctionnaires qui ont pour mission de tirer le maximum d'argent de cette manne. Fonctionnaires, car au service d'un état qui a planifié au mieux la traite des porteurs de devises.
Tout est très cher à Cuba. Le moindre repas, payé avec des pesos convertibles atteint presque le niveau des prix français. Il va sans dire que la qualité ou l'intérêt sont loin d'être à la même hauteur. La difficulté d'approvisionnement en matières de base est une raison. Le manque de motivation du aux salaires de misère des fonctionnaires en est une autre.
On a sans cesse l'impression d'être des vaches à lait entre les mains de gens qui ne se soucient pas ou peu du service à apporter en échange de ces prix.
Nous décidons néanmoins de nous lancer dans l'exploration de cette île de 1100 kilomètres.
Il nous semble naturel et habituel en tout cas, de porter notre choix du moyen de transport sur les bus. C'est dans les bus que nous avons le mieux rencontré les habitants d'un pays. La compagnie officielle pour les touristes est la Viazul. Nous n'aurons pas la possibilité d'utiliser une autre compagnie. Là encore, un guide plus récent aurait été un gros "plus".
Nous nous rendons donc au terminal de la compagnie, de l'autre coté de la ville. Un taxi est donc nécessaire. Celui-ci prend un malin plaisir à nous faire prendre les chemins les plus longs.
Arrivés au terminal, nous tombons sur une embuscade de fonctionnaires qui pour remplir, à la main, plusieurs listings identiques nous posent chacun les mêmes questions en nous demandant à chaque fois nos passeports. Nous aurions l'intention de renverser le régime, qu'on ne nous demanderait pas plus de renseignements. Et toujours ces interlocuteurs qui s'en foutent.
On a quand même l'expérience des bus en Amérique latine pour savoir qu'ici, c'est un peu trop ! On revient dans le centre ville, non sans avoir envoyé paître un flic qui voulait absolument que l'on monte dans le taxi de son choix.
Nous passons une deuxième soirée à Disneyland. Le lendemain matin, nous arrivons chargés de nos sacs à dos, au terminal de la Viazul. Petit problème en arrivant, un encapsulé derrière son comptoir nous demande de déposer nos sacs à dos sans nous expliquer pourquoi, ni répondre à la question que nous nous posions sur le devenir de nos bagages. Evidement nous refusons de lui laisser ce qu'il demande. Arrivés dans la salle d'attente, nous nous trouvons face à deux flics qui nous demandent de redescendre nos sacs.
On se fait expliquer que les sacs seront chargés par la compagnie dans les soutes. Même système que dans les avions. On n'avait jamais vu aussi compliqué pour un simple bus !
Dans la salle d'attente, nous avons la possibilité d'acheter, afin de peaufiner notre histoire de la révolution, l'une des nombreuses photos du Che prises par le photographe cubain Alberto Korda. On peut également trouver les textes des meilleurs discours de Fidel mais aussi "Diarios de motocicleta" de Guevara, le carnet du voyage que le futur Che, pas encore médecin, a effectué en Amérique latine dans les années 50. Il semble intéressant de pouvoir apercevoir les mêmes lieux à 50 ans de distance et avec d'autres yeux que les notres.
Las, boutique à touristes obligeant, le livre est vendu aux alentours de 25 euros, alors qu'on le trouve à 9 euros en France. Un peu de foutage de gueule quand même ! Nous attendrons notre retour pour le lire en français…
Comme on pouvait s'en douter, le bus est rempli de touristes. Seul le chauffeur est cubain. Nous nous rendons vers le centre sud de l'île, à Trinidad, ville coloniale située à 320 kms de la capitale.
A l'arrivée du bus nous sommes assaillis par les propriétaires de "casas particulares" et une foule de rabatteurs qui cherchent à amener des touristes dormir chez eux. Par réflexe, nous refusons toutes les propositions afin de conserver notre libre choix. Mais les hôtels étant peu nombreux et chers, nous nous tournons finalement vers la solution chez l'habitant.
Ces derniers paient une taxe très forte à l'état pour avoir le droit de loger des touristes chez eux. Et cela pour deux raisons : Ils entrent en concurrence directe avec les hôtels d'état et peuvent favoriser les relations entre cubains et étrangers. Deux choses qui ne sont pas du goût du gouvernement qui tient à préserver à la fois son monopole sur l'activité touristique du pays et sur l'activité neuronale de ses administrés.
Il est donc clair que les discussions enflammées sur le devenir du castrisme ou sur les relations entre le Che et Fidel sont à éviter dans les maisons particulières.
Celle que nous trouvons est confortable et propre sans être luxueuse. Les gens qui nous accueillent nous demandent aussitôt si nous désirons prendre nos repas et les petits déjeuner chez eux. Les difficultés faites aux loueurs privés leurs laissent peu de marge sur le prix des chambres et les obligent donc à se récupérer sur les prix des repas. Sachant la difficulté à se nourrir convenablement dans les restaurants d'état et leurs propres difficultés, nous acceptons de prendre petit déjeuner et dîner chez eux.
Ces repas seront toujours simples, mais copieux et de bonne qualité.
La petite ville de Trinidad est relativement jolie dans ses grands axes et très rustique dés que l'on s'en écarte. Nous retrouvons les mêmes personnes qu'à La Havane, qui marchent dans des rues un peu tristes. Les habitants sont là encore très agréables avec les étrangers et l'on se sent en parfaite sécurité à Cuba, mais il y manque un ingrédient majeur de l'Amérique latine : la vie.
Quelques églises, pas toujours ouvertes, deux ou trois musées et des maisons colorées agrémentent cette petite ville de 50 000 habitants. Nous croisons des cars de touristes qui visitent cette ville coloniale proche des plages de playa Ancon à une dizaine de km.
Mais, sans doute à cause la fatigue des trois derniers mois au Mexique, ou de l'absence de découverte réelle due également à ce que nous venons de voir pendant ces dernières semaines, nous n'éprouvons pas beaucoup d'intérêt pour Trinidad. Et plus, nous n'avons pas la volonté, ou le courage, de poursuivre notre exploration en nous heurtant à une bureaucratie qui nous éloigne de la vie réelle des cubains.
Nous rentrons donc au bout de quelques jours à la Havane où nous passons de nouveau quelques jours à flâner et nous reprenons un avion pour la Guadeloupe via la Floride.
Nous resterons sans rien faire, un mois complet à St François avant de revenir à Paris.