Nous croisons dans les rues des appareils de gymnastique mis à la disposition de celui qui veut bien les utiliser. Nous y voyons souvent de vieilles personnes qui viennent faire leurs exercices d'assouplissement, nous invitant, dés qu'elles nous voient, à essayer les appareils. Sans échanger autre chose que des sourires, nous avons depuis quelques jours mille fois plus d'échanges que durant deux mois en Inde.
Nous retrouvons un peu l'atmosphère du Chili ; un pays qui renaît. Ici, il s'agit plus de la population elle-même qui revit, la démocratie n'étant pas encore tout à fait présente. C'est notre ressenti, nous n'avons pas la prétention d'avoir compris la Chine en si peu de temps et avons la certitude que l'impassibilité et la bonhomie des chinois cachent bien des pensées...
Le 5, nous prenons le métro pour visiter la cite interdite. Le métro est nickel, aucun papier sur le sol en marbre. Ce n'est pas que les chinois s'abstiennent de jeter leurs détritus par terre, ils le font un peu, mais il y a surtout une kyrielle de préposés au nettoyage qui agissent constamment.
Comme il n'y a encore que trois lignes, il n'est pas difficile de s'y déplacer, d'autant que tout est parfaitement indiqué en chinois et en Pinyin, transcription phonétique du chinois. Nous descendons à Tian An Men ouest et nous y retrouvons nos flics en civil. Nous voyons l'un d'eux se précipiter vers un jeune homme assis sur un petit muret et lui arracher des mains les papiers qu'il est en train de lire. Après en avoir contrôlé le contenu, il lui rend et fait son rapport par talkie-walkie. La place, comme beaucoup d'endroits ici, est surveillée par de nombreuses caméras.
Même si ils ne sont plus la depuis juin 1989, il est impossible de ne pas voir les chars sur les avenues qui mènent à la place, ni le sang de la répression. Comme le palais présidentiel de Santiago, la place de mai à Buenos Aires, la place Tian An Men est chargée de cette émotion si perceptible laissée par l'histoire.
Moins d'émotion, mais autant d'histoire dans la cité interdite que nous atteignons après être passés sous la porte de la paix céleste (Tian=céleste, An=paix, Men=porte) sous un immense et connu portrait de Mao entouré à droite et à gauche par des slogans en chinois.
Mao est considéré aujourd'hui en Chine à 70/30 : 70% raison, 30% d'erreurs. Vu le nombre de morts suite à la révolution culturelle ou par la faute du "grand bon en avant" et de ses famines, ça fait beaucoup de monde pour chaque pour-cent...
La cité interdite est l'un de ces endroits tellement connus qu'on a l'impression d'y être allé souvent, comme le mont st Michel, mais pour lesquels on ressent un grand plaisir à les découvrir en vrai. Le début est un peu décevant car en travaux, mais la superficie en est tellement importante que l'on trouve vite notre bonheur dans les jardins et petites pagodes à l'arrière. Les toits en tuiles vernies sont magnifiques, les couleurs, les dessins sont superbes. Un endroit très fréquenté, mais où l'on peut être si bien. Chaque toit, en pente, est terminé par des statuettes de dragon et par un petit chinois sur un cheval.
Le tout est gouverné par un sens du confort, du calme et de la sérénité incroyable. Il est vrai qu'il s'agit aussi d'un palais impérial et pas de n'importe quel empire, celui du milieu. Il faut marquer le coup !La cité est un ensemble de palais dont il reste au moins la salle principale et le trône vacant.
Comme tout le monde, nous avons visité la cite interdite du sud vers le nord, Pékin est facile à comprendre, car construit autour de cet axe. Nous sortons par la porte nord et nous rendons aussitôt sur la colline qui fait face aux palais et qui aurait été construite sur les remblais en provenance des douves autour de la cité.
En haut, du temple bouddhiste, la vue sur les toits de la cité interdite est incroyable. Et l'on ne voit rien de ce qui se passe plus bas, les toits étant fait de telle manière que l'on ne puisse apercevoir le sol.
En redescendant, nous croisons un calligraphe qui trace des signes sur le sol à l'aide d'un grand pinceau trempé dans l'eau. Art fugitif s'il en est. Il opère avec une grande facilité apparente et ce sont des courbes en pleins et en déliés qui apparaissent sous son pinceau, pour disparaître quelques instants après.
Voyant que nous suivons son travail avec intérêt, il trace quelques mots et nous invite à en imiter les formes sur le sol. Line commence. Ses hésitations provoquent le rire des chinois qui voyant cela se sont arrêtés pour regarder. C'est ensuite mon tour. J'ai les mêmes hésitations, sauf pour l'ordre du tracé des traits, vagues restes de mes cours de chinois, il y a de nombreuses années.
C'est ensuite notre tour d'écrire nos noms sur le sol et de demander, à ceux qui le veulent bien, d'en imiter les lettres. Tout cela dans une bonne humeur et une envie d'échanger et d'apprendre de l'autre.
Nous quittons notre calligraphe et nos nouveaux copains par un classique "bye bye" et continuons notre chemin. J'explique à Line le sens des tracés, en prenant pour exemple des inscriptions sur un mur.
Aussitôt, un vieux chinois vient nous donner le sens approximatif et en anglais de ce qui est écrit. Comme il a du mal à traduire, il arrête un jeune couple qui lui vient en renfort. Encore un échange enrichissant, non pas en terme de langue, mais simplement humain.
Il ne se passe pas une heure sans qu'une expérience de ce type n'arrive lors de notre séjour à Pékin. En début de soirée, c'est une séance "coiffeur" qui m'attend au coin d'une rue. Deux coiffeuses en blouse sont installées à un carrefour avec en tout et pour tout deux petits tabourets en plastique, une batterie de voiture pour les tondeuses et le matériel habituel, ciseaux et peignes. Pas de chance pour moi, l'une d'elle est libre.
Installé sur mon tabouret, je crois que toute la Chine est passée à ce carrefour ce soir-là ! Que ce soit en bus, en voiture, en vélo, en pousse-pousse ou à pied, des millions de gens ont bien ri de voir un occidental se faire couper les cheveux sur le trottoir.
Mais comme à chaque fois, le rire n'est pas méchant, mais plutôt complice. Les chinois de la rue sont très curieux des étrangers, surtout dans des endroits où ils sont peu nombreux, ou dans des situations différentes de celles occasionnées par le tourisme.
Le 8 avril, le métro nous mène aux "Lamas temples", temples bouddhistes tibétains magnifiques tout en couleurs et en formes gracieuses. L'intérieur est incroyable : autour des bouddhas, c'est une explosion de couleurs, de statues grimaçantes ou angéliques et de mobilier de prière étonnant. L'odeur de l'encens qui est brûlé devant chaque temple doit pouvoir être perçu en Bretagne tellement il y en a.
Dans un petit temple qui sert de musée, sont évoquées, en chinois, mais aussi en anglais, les relations dans les années 1950 entre la Chine et les représentants de ce qui deviendra la région autonome du Tibet. Il en ressort une grande amitié entre les deux parties. Le Dalaï lama actuel devait être parti faire son tiercé, car il n'apparaît sur aucune des photos de l'exposition. Quant aux petits problèmes survenus ensuite à plusieurs millions de tibétains, on suppose que l'occident a été mal renseigné car il n'en est fait mention nulle part..
Là encore, il faut savoir séparer la Chine et son peuple, mais garder présents à l'esprit les gros "dérapages" de la république populaire chinoise. Étant sur place, il est plus facile de faire le distinguo entre le peuple et "sa" république populaire. Peut-être la démocratie viendra-t-elle enfin, aspirée par cette vie et cette invention que nous sentons présentes partout à Pékin.