Le lundi qui suit, nous attaquons la dernière étape de notre descente et prenons le bus pour Ushuaia. Le trajet n'est que de douze heures, ce qui nous semble ridicule. Le pare-brise du bus est protégé par des grillages, car nous ne prendrons que des pistes caillouteuses qui font voir 36 étoiles aux vitres.
Nous passons un peu de temps à la frontière (Chili / Argentine) où les douaniers qui n'ont pas beaucoup de distraction nous font sortir nos sacs à dos du bus, pour ne pas les regarder.
Dans ces cas-la on regrette de ne pas s'être mieux couvert pour sortir du bus, car il ne fait pas trop chaud !
Les paysages sont patagoniens et peu intéressants. Nous prenons le bac pour passer sur l'île de la terre de feu, dont le décor devient intéressant vers le sud, après le lac Fagnano.
Nous attaquons alors les derniers sursauts de notre vieille amie la cordillère des Andes qui après ses sommets à plus de 6500m nous propose ici des montagnettes de quelques centaines de mètres.
Il faut tout de même les franchir. Et même s'ils n'ont pas la majesté des sommets du Titicaca et de l'altiplano, ce sont tout des montagnes jeunes et peu érodées qui entourent Ushuaia et tombent dans la mer. Nous sommes alors tout près du Cap Horn.
La ville elle-même n'a aucun intérêt. C'est une sorte de croisement entre la Baule et Chamonix, mais en Argentine : mêmes boutiques de mode, mêmes boutiques touristiques, seule différence, on est à la Baule quand on regarde vers la mer et à Chamonix quand on tourne la tête de l'autre côté. Pas de gel douche, ni de déodorants dans les vitrines, pas de Nicolas Hulot ni de TF1 non plus. Ouf !
Le site est en revanche superbe. Une baie entourée de montagnes qui plongent dans la mer. Les couleurs sont splendides et la température assez correcte avec ses six degrés.
Dans la rue principale (il n'y a qu'une rue) un panneau frisant l'originalité nous dit que Paris est à 13 281 kilomètres, le pole sud à 3900 Km et l'antarctique à 1000 Km.
Bizarre de venir ici ! Le lieu ne vaut pas la peine de faire 13 281 Km et pourtant on pense avoir atteint notre objectif...
En fait et après analyse, on se rend compte que l'objectif d'un voyageur est d'aller le plus loin possible et d'aller voir ce qu'il y a dans ce plus loin ! A ce niveau, nous avons fait ce que nous devions faire et à moins de se lancer dans une expédition polaire sur l'antarctique, pour atteindre le pôle sud, nous sommes allés au bout, dans la ville la plus au sud de la planète. Nous voilà rassurés sur l'inutilité d'Ushuaia.
Mardi 19, nous visitons le bagne. Un endroit charmant, le temps de la visite, mais qui pouvait se révéler lassant pour des durées plus longues. Il est en effet pratiquement impossible de s'échapper de l'endroit, les cellules étant construites directement sur un rocher. Le peu de détenus qui se sont fait la belle sont morts de faim ou de froid dans les environs du bagne. L'astuce étant alors de ne pas se faire prendre...avant !
Les cellules du bas reconstituent la vie carcérale avec beaucoup de réalisme, celles du haut sont plus un musée de l'antarctique. On y voit par exemple une carte qui recense les naufrages des bateaux dans le coin. Nous ne sommes pas loin du Cap Horn et des fameuses 40èmes rugissantes. Au cap, le nombre de naufrages est incroyable. On comprend mieux l'intérêt de passer par le détroit de Magellan !
L'après-midi, le temps ayant eu le loisir de changer au moins dix fois pour passer du froid au très froid et du sec au pluvieux, nous prenons un bateau qui nous fait traverser le canal de Beagle, qui part d'Ushuaia pour aller vers le Cap Horn. L'endroit est très touristique, mais nous sommes sur un bateau relativement petit et seulement une vingtaine de personnes.
Nous mettons le cap vers des rochers où sommeillent des lions de mer.
Spectacle étonnant que de voir ces énormes trucs écrasés sur les rochers et dormants comme des nourrissons. Certains font plusieurs centaines de kilos !
Nous longeons également des rochers qui servent de nids aux cormorans locaux. Superbe.
Ensuite, nous allons vers le phare du bout du monde. Assez connu, rayures rouges et blanches. Ici, de toute manière, tout est "du bout du monde". C'est vrai que le nommer "phare de la porte de Vanves" eut été incongru et peu vendeur.
Au retour, nous prenons un chocolat bien caliente à l'intérieur du bateau qui ressemble à un wagon de l'Orient express, tout en boiseries et en cotonnades.
Et comme nous sommes bien sympathiques, le capitaine nous fait venir dans la cabine de pilotage et nous avons le droit de faire tourner le truc qui dirige le bateau (le timon, je crois). C'est quand même impressionnant de diriger un bateau sur le port d'Ushuaia, en prenant pour point de mire une montagne !
Seul point négatif, je n'ai pas trouvé le bouton pour tirer sur les autres bateaux...
Le lendemain, bus pour le parc de la Terre de feu, où nous faisons une petite marche de quelques heures, histoire de nous dégourdir les jambes. A un moment nous faisions une halte "sandwiches" sur un rocher au bord d'un lac quand nous avons été surpris par la pluie et un vent terrible qui nous a trempé jusqu'aux os. Le temps de courir à la forêt pour nous abriter, il faisait un super soleil. Belle promenade tout de même !
Nous quittons Ushuaia le 21 octobre pour commencer notre remontée vers le nord.
Première étape, Puerto Natales et le parc Torres del Paine, l'un des plus beaux du Chili. Car nous revenons encore une fois au Chili. Avant cela, petit tour de 16 heures en bus. On arrive vers 22 heures complètement épuisés par la piste qui casse un maximum le dos.
Ajouté à cela les autres et nombreuses heures de bus, la température très basse et surtout le vent, nous sommes dans un état lamentable en arrivant.
Nous restons à nous reposer toute la journée suivante et ne louons une voiture que le surlendemain, le samedi. La location n'est pas spécialement donnée, les prix étant au moins ceux de la France, mais c'est la seule solution pour éviter le tour en une journée et l'impossibilité de marcher dans le parc.
Le périple dure trois heures sur des pistes uniquement. Les cailloux projetés par les quelques voitures ou bus arrivant en sens inverse nous donnent des sueurs froides, mais les paysages traversés, surtout à partir de l'entrée du parc sont incroyables.
Les trois tours (Torres del Paine) sont visibles assez rapidement, de nombreux glaciers aussi et surtout, des lacs aux eaux turquoise nous entourent.
Ces lacs sont issus de la fonte des glaciers, leurs eaux sont donc très froides et "pâteuses" comme de la vodka qui sort d'un congélateur (on a des références nous !) et surtout contiennent un sédiment qui, ayant, le poids de l'eau, flotte dans celle-ci et la colore. Nous ne pouvons nous empêcher de prendre une photo tous les cent mètres.
De temps à autres, nous croisons un troupeau de vigognes, des flamands roses s'envolent ou des condors tournent au-dessus de nous. Tout ça dans des sites somptueux.
Nous tentons de faire une balade en bateau vers un glacier, mais il est malheureusement complet quand nous arrivons. Le site est la propriété d'un hôtel qui truste avec des tour-opérateurs. Nous économisons du même coup 60 USD par personne ! Peut-être un peu de foutage de gueule ?
Nous faisons quand même la promenade à pied vers les icebergs, qui viennent du glacier et qui s'échouent sur la plage (il s'agit d'un lac, mais c'est quand même une plage). Les couleurs de la glace sont hallucinantes de nuances de bleus.
Toujours du vent et pas du plus chaud !
Le soir, nous prenons une chambre dans l'hôtel le moins cher : seulement 90 US dollars ! Re foutage de gueule, mais on ne peut faire autrement et le parc vaut vraiment le coup ! L'électricité est coupée à 22 heures et les différents accus de nos différents appareils sont ravis de ne pas pouvoir se recharger plus longtemps !
Le dimanche, nous faisons une petite trotte de 9 heures lors d'une randonnée assez éprouvante vers la fin, où il nous faut grimper sur une moraine pendant une bonne heure. La moraine formée de caillasses apportées par le glacier, la montée est plutôt difficile. Mais nous sommes (comme toujours !) récompensés par la vision des trois tours de granit devant nous avec à leur pied un lac de montagne de couleur émeraude.
L'eau du lac est fournie par des glaciers que nous voyons en face de nous et dont le bleu est sublime. Le vent violent qui se lève, nous apporte non pas de l'eau, mais de la neige. Il faut bien varier les plaisirs ! Nous mangeons à l'abri d'un rocher en contemplant le tableau qui s'offre à nous.
C'est un instant magique. Nous avons déjà oublié la douleur de la montée... Nous la retrouvons dans la descente. La pente de la moraine a un double effet : à l'aller elle brise les cuisses, au retour, elle casse les rotules ! De plus, la pente est rendue glissante par la neige.
Au refuge, vers la fin du parcours, nous prenons un chocolat chaud et discutons avec deux belges qui sont également en congé sabbatique. L'idée est la même qu'en France, les motivations sont les mêmes que pour nous, la différence vient du fait que le conge est payé en Belgique !
Pas beaucoup, mais l'idée est qu'en favorisant les sabbatiques, on donne une chance aux chômeurs de revenir dans le système. Et un chômeur coûte beaucoup plus cher que les 300 à 500 euros par mois que touchent les gens en congé sabbatique....
De quoi faire réfléchir pendant la dernière heure de descente. Et les trois heures de piste de nuit pour regagner Puerto Natales. D'autant que la neige qui tombait dru n'a pas amélioré les choses !
Le lundi, nous reprenons une journée de repos en sachant qu'il nous faut plus et surtout un peu de chaleur ! Nous allons néanmoins vers le port de Puerto Natales qui est un vrai foutoir : des dizaines de bateaux de pêche sont entassés les uns derrière les autres. On se croirait à Paris à 18 heures sur la place de l'Etoile !
Mardi 26 nous prenons la route pour El Calafate, en Argentine, nous quittons donc définitivement le Chili. Avec regrets...