Chili

Chez Pablo Neruda

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Notre guide, Anna, parle un français admirable. Nous en profitons pour échanger sur le Chili et surtout sur la période récente. Notre discussion qui dure près de deux heures a lieu dans la chambre du poète. Il est mort le 23 septembre 1973. Nous sommes le 23 septembre 2004… La situation nous semble surréaliste.

Nous lui posons des questions sur la dictature, sur le Chili d'aujourd'hui et sur le ressenti de la période que peuvent avoir les chiliens.

Nous lui faisons d'abord part de notre étonnement quant à la statue de Salvadore Allende sur la place devant la Moneda. Elle sourit et nous explique que la statue est récente (11 septembre 2003, soient 30 ans après le coup d'état) et que le président Lagos a du ruser pour pouvoir placer cette statue : il a d'abord installé quelques anciens présidents sur la place de manière à ce qu'elle devienne l'endroit où sont statufiés les ex-dirigeants, pour enfin pouvoir ériger la statue d'Allende.

Ce "compromis" est à l'image du Chili d'aujourd'hui, où les partisans de Pinochet sont encore nombreux et très chatouilleux...

Ensuite elle nous décrit ses années d'adolescence sous la dictature, l'heure du couvre-feu à partir de laquelle les militaires avaient le droit de tirer sur les passants imprudents, qu'ils soient vieux ou enfants.

Elle nous parle des livres circulant sous le manteau, de l'absence de cinéma et aussi de ces "fenêtres ouvertes" et des "rayons de soleil" quand un livre, une revue ou de la musique interdite arrivait en fraude jusqu'aux chiliens. Elle nous dit qu'elle avait la sensation de profiter à fond de ces espaces de liberté et qu'elle regrette un peu cette "avidité" de liberté...

Quand nous lui disons avoir déjeuné au Venezia, elle se souvient des heures passées, enfant, dans la salle de devant, pendant que son père, militant, était dans la salle à l'arrière...

Elle nous parle de la première élection démocratique qu'elle a connue en 1988 et du bonheur de voter pour prendre, un peu, son destin en main.

Elle nous raconte les photos prises au moment de mettre le bulletin dans l'urne pour immortaliser l'événement et regrette que la génération qui suit la sienne (elle a en gros 35 ans) ne soit déjà plus motivée par le vote. Pourtant, elle redoute qu'en 2006, la droite "dure" de Joachim Lavin, ex-conseiller de Pinochet puisse arriver au pouvoir.

Nous évoquons le 21 avril en France et lui disons le danger de cette érosion de la démocratie qui profite aux extrémistes. Elle en est parfaitement consciente et elle est surprise et nous aussi, que cela puisse arriver aussi vite au Chili !

Le passage à la démocratie n'est pas la cicatrisation des blessures passées et beaucoup de gens, ici, tentent de réécrire l'histoire.

Nous nous en apercevrons en discutant ça et là. Deux visions : ceux qui pensent, à droite, que la mort de Pinochet va "refermer" le dossier "dictature" et ceux qui, à gauche, pensent qu'il ne faut pas jeter un voile sur la période, mais en tirer les leçons et ne pas laisser dire que c'était mieux sous Pinochet, en taisant, ou même en niant les atteintes aux droits de l'homme.

Elle nous dit, avec une pointe de fatalisme, que 30 ans c'est beaucoup de temps, mais que c'est peu également. Nous lui réponsons qu'en France, la guerre d'Algérie n'est pas encore "digérée".

Elle nous parle de la religion catholique, plus que majoritaire au Chili, bien que les gens ne soient pas aussi pratiquants que cela. Par contre, des mouvements d'extrême droite, liés à l'Opus Dei, sont infiltrés partout où les décisions peuvent être prises. Pour preuve, une décision récente qui interdit maintenant aux femmes victimes de viol d'avoir recours à l'avortement et cela malgré un gouvernement de gauche !

Les préservatifs ne sont pas en vente dans les pharmacies tenues par des catholiques extrémistes.

Il existe bien un planning familial, mais qui est plus "famille" que planning.

Elle nous explique aussi que le Chili a pu s'ouvrir intellectuellement grâce à l'apport des cultures étrangères ramenées par les exilés de 1973 de retour dans leur pays. En cela, l'ouverture d'esprit est largement supérieure à celle des péruviens ou boliviens, repliés sur une culture inca-touristique et piégés par la religion.

Ces échanges ayant lieu dans la chambre d'un poète, Nobel de littérature, ex- ambassadeur du Chili en France.

Nous ressortons de la Chascona secoués par cette actualité si récente, si terrible et si lointaine pour nous autres français, riches, libres et si peu conscients de l'être autant...

Découverte de Santiago

Le lendemain, 24 septembre, nous reprenons nos habits de touristes pour visiter le marché aux poissons, de style très Eiffel. Au centre se trouvent un ensemble de restaurants... de poissons (!) autour duquel des rabatteurs casse-pieds tentent de nous faire asseoir autour de leurs tables.

Nous choisissons un endroit plus populaire et moins touristique.

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Nous poussons ensuite vers le nord de la ville pour rejoindre un ensemble d'autres marchés aux fruits, légumes, fromages et plein d'autres choses. Tout est très coloré, très odorant et parfois surprenant : ici, par exemple, les croquettes pour animaux se vendent au kilo, à partir d'énormes sacs autours desquels se pressent des chats errants qui attendent qu'un sac se casse la figure, ou plus simplement que quelques croquettes tombent lors du transvasement vers les sachets en papiers des clients !

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Nous passons devant une église en travaux dont les bancs, les statues et l'autel ont été sortis sur le côté, sous une bâche transparente qui donne une couleur superbe à l'ensemble. Des fidèles se livrent à leurs occupations religieuses sous la bâche et la scène est surprenante !

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Cementario general

Le 25 nous nous rendons au cimetière de la ville (Cementario general).

Comme le père Lachaise, il est une petite ville avec des avenues, des allées et des sépultures énormes pour les familles riches où des niches minuscules de type HLM pour les moins riches. Il est à l'image de Santiago et du Chili.

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A l'une des entrées, la période de la dictature militaire revient en force avec un mur immense de plus de 100 mètres de large sur 25 de haut. Il est couvert de plusieurs milliers de noms, de dates et de l'âge de chaque victime au moment de sa mort.

La partie droite est réservée aux "Detenidos desaparecidos" (détenus disparus) la partie gauche aux "Ejecutados politicos" (exécutés politiques).

Sur la partie haute, une phrase :

"Todo mi amor esta aqui y se ha querado pegado a las rocas, al mar, a las montanas"

(Mon amour est tout entier ici, demeurant attaché aux rochers, à la mer et aux montagnes). Elle est signée "S. Allende Gossens, Presidente de la republica".

On devine que le monument a été érigé depuis peu par le même gouvernement qui dans son besoin de devoir de mémoire a aussi placé la statue devant la Moneda. Au pied de la plaque, des portraits avec toujours les mêmes mots "Donde esta ?" (Où est-il/elle ?). Cette même émotion qui nous prend à la gorge. Le passé, si récent est là encore. Et ce passé qui est le présent pour tant de personnes à travers le monde...

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Les noms sont donnés par ordre alphabétique. On retrouve "Allende Salvadore", du côté des "Ejecutados politicos"...

Nous laissons nos pas nous entraîner vers d'autres quartiers du cimetière. Des monuments énormes regroupent des corps de métier. Nous passons devant le monument des pompiers, devant celui des forces aériennes ou des employés de la compagnie d'électricité... L'un d'eux, celui des carabiniers est ouvert. Un graveur, à l'intérieur, nous invite à entrer. Nous ne nous faisons pas prier, d'autant que sur l'un des murs est une plaque qui liste les 17 carabiniers tombés le 11 septembre 1973.

L'homme nous explique son métier, nous montre comment graver sur une plaque de marbre où les différents types de lettrages. Nous l'amenons devant la plaque murale et lui demandons comment les gens sont morts (de quel côté, ils sont morts, en fait). Il nous répond sans aucune gêne qu'ils ont été tués par des extrémistes dans la rue ou dans des usines.

Salauds d'extrémistes qui ne supportent pas que le palais présidentiel soit bombardé, que le président élu soit contraint au suicide et que le pouvoir soit confisqué pendant 15 ans par des militaires ! Ces extrémistes n'ont vraiment aucune tenue !

Les milliers de noms d'un côté contre les 17 carabiniers ici, ne semblent pas troubler plus que cela notre gentil graveur.

Valparaiso

Le 26, nous laissons nos affaires à Santiago et prenons le bus pour Valparaiso. La ville est admirable et très romantique par son histoire maritime qu'elle distille au hasard des rues. Nous prenons nos repas dans les deux marchés de la ville, qui comme souvent en Amérique latine, possèdent leurs restaurants qui proposent les produits locaux. Ici, les restaurants sont au premier étage, au centre de la structure, les cuisines étant à la périphérie. Un établissement peut n'avoir que trois tables.

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Ces restos sont très populaires, la cuisine l'est également : empanadas aux fruits de mer, poissons frits, païla marina (sorte de soupe contenant des fruits de mer ou des morceaux de poissons).

Ils sont fréquentés par tous les milieux. Nous constatons, encore une fois, que sur les tables, les boissons sont essentiellement des "gazeosas" (fanta, coca...) à l'exclusion du vin.

Pendant notre séjour dans cette ville magnifique, nous prenons souvent les ascenseurs en bois qui pour un franc ou deux évitent de monter et descendre les quelques 30 collines qui composent la ville.

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Ces ascenseurs sont en fait des sortes de funiculaires sur rails et sur des pentes redoutables. Certains sont vieux de plus de cent ans et le montrent bien ! Ils ne partent que lorsque l'un des deux (ils se croisent au milieu) a fait le plein des huit ou dix personnes possibles. Mais on n'a souvent pas longtemps à attendre, les gens de Valparaiso étant aussi fainéants que nous !

Les parties hautes de la ville sont magnifiques : les maisons sont toutes en bois peint. Les couleurs, assez pastelles vu la vieillesse, donnent une ambiance douce et triste aux quartiers. Une quantité incroyable de chats lézarde au soleil ou traverse les rues sans se presser. Nous avons une vue magnifique sur le port de Valparaiso où des cargos chargent et déchargent leurs containeurs. Nous passons un bon moment à les regarder, sans bruit, pour ne pas déranger.

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L'atmosphère de la ville est vraiment étrange : Valparaiso serait un croisement entre la Havane et San Francisco... Sur des murs, une exposition en plein air de dessins d'artistes, histoire d'ajouter un peu de couleurs ! C'est avec regret que nous devons quitter la ville le lendemain, pour retourner à Santiago prendre un train vers le sud.

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Celui-ci est peu confortable et nous faisons les 700 kilomètres, dans le noir, car à 23h30, c'est l'extinction totale des lumières ! Heureusement, à l'aube, un lever de soleil rouge sur de la brume nous fait oublier le peu d'intérêt de cet unique train de voyageurs du Chili.