Notre avion pour Buenos Aires survole une grande partie du territoire, la capitale étant vers le nord du pays. Cette grande partie constituée de la Patagonie est remarquablement vide. Le début de la descente coïncide avec la première vision de la capitale. D'un seul coup, le terrain se couvre de milliers de maisons sur une surface incroyable que nous estimons à deux ou trois départements français.
Quand les maisons individuelles se transforment en maisons à étages, nous savons que le centre de la ville n'est pas loin. En effet des buildings apparaissent à l'horizon, mais pas d'aéroport ! L'avion continue néanmoins sa descente et de pose sur une piste qui arrive au dernier moment sous les roues de l'avion, en plein centre ville. Le coup de frein est brutal et les aérofreins sont au maximum pour arrêter l'avion. La piste est noire de gomme laissée par les avions.
Nous récupérons nos bagages et sortons de l'aéroport pour prendre un taxi. De l'autre côté de la porte est la ville, avec la circulation des autos et des piétons ! Le chauffeur de taxi à qui nous posons les questions sur cet aéroport un peu surprenant nous affirme qu'il n'y a jamais eu d'accidents et que les avions survolent, non pas la ville, mais le rio avant de se poser. On plaint les pêcheurs en barques !
Une première balade qui nous emmène vers la Casa Rosada (palais présidentiel), nous fait découvrir une ville très européenne, voire parisienne pour certains quartiers. Nombreux embouteillages et coups de klaxons, les taxis sont souvent des Peugeot 504, ou d'autres voitures françaises.
Sur la place de Mai, face à la Casa Rosada, l'obélisque qui commémore la formation du premier gouvernement de l'indépendance argentine, le 25 mai 1810.
Autour du monument, au sol, sont dessinés des foulards, symbole des "folles de la place de mai", ces mères qui chaque jeudi depuis 1977, tournent autour de la place en réclamant des nouvelles de leurs enfants disparus sous la dictature et surtout en en perpétuant la mémoire.
Les rues autours de la place de mai sont transformables en citadelles imprenables très rapidement : des grilles en ferment en partie les accès, d'autres grilles sont prêtes à être installées au moindre "problème". Nous rencontrerons ces grilles à plusieurs endroits dans Buenos Aires.
Autres citadelles, les banques dont les portes blindées sont à l'extérieur et non pas dans la salle des coffres. Il s'agit d'une précaution prise par ces établissements qui se sont vus pris d'assaut en 2002, suite au blocage des comptes bancaires par le gouvernement. Sur les murs des banques, des graffitis donnent une idée de ce que pensent les argentins de leur système bancaire (ladrones, chorros…).
Nous passons les jours qui suivent à découvrir cette ville qui sans être particulièrement belle est attachante. Partout, sur les murs, les monuments ou le sol des inscriptions qui montrent à quel point les argentins se battent. La crise de décembre 2001 et 2002 a laissé des cicatrices : il n'est pas une poubelle qui ne soit fouillée, pas un déchet qui ne soit récupéré. Un film argentin "La dignité d'un peuple" décrit admirablement cette période.
Des photos des manifestations de décembre 2001 nous montrent la violence qui régnait dans les rues. Des plaques ou des inscriptions dans la rue nous rappellent le nom des morts… Mais la ville est douce. On y retrouve tellement les traces des divers vagues de migration venant d'Europe que la ville ne nous est pas étrangère. L'air du printemps et la nonchalance des habitants y est aussi pour beaucoup. Une avenue incroyable coupe la ville, l'avenue du 9 juillet qui ne possède pas moins de 22 voies ! Une autoroute en centre ville qu'il nous a toujours été impossible de traverser le temps d'un seul feu rouge !
Nous visitons l'Opéra, l'ex-tour des anglais (copie de Big Ben), renommée suite aux Malouines, le "Monument à la guerre des Malouines", gardé par deux soldats, la cathédrale, superbe qui contient le tombeau de l'un des deux libérateurs de l'Amérique du sud, San Martin, les différentes places à voir et nous flânons. De temps à autres, des danseurs de tango (pour touristes…) font des démonstrations de cette danse superbe.
Le dimanche 7 novembre, nos pas nous mènent vers le quartier des antiquaires et le passage de la défense, maison coloniale sublime. Tout prés, une place nous fait penser à Montmartre. Nous descendons ensuite dans un parc, très populaire où se tient un vide grenier. De là, nous gagnons le quartier de la Boca et son stade des Boca Juniors. Nous savons que cet endroit n'est pas très sûr...
Devant le stade, il n'y a personne, l'équipe de Boca juniors rencontrant dans son fief celle de River plata, autre équipe de Buenos Aires. Personne, sauf deux types sur le trottoir en face de nous. On se doute de leurs intentions lorsqu'ils traversent pour venir à notre rencontre.
Ils se séparent pour "s'occuper" de chacun de nous. Après une courte bousculade et parce qu'il venait de porter sa main dans sa poche, je décide de réagir et envoie un coup de pied bien placé au "mien", leur chien qui aboyait un peu trop agressivement en reçoit un également. Pendant ce temps, le type en charge de Line a réussi à lui arracher son sac et commence à s'enfuir. Je me mets aussitôt à lui courir après. Voyant que le rattrape, il lâche le sac et s'en va sans demander son reste. Je ne sais pas où est passé mon propre agresseur.
Nous appelons un taxi qui passait par là et quittons l'endroit au plus vite. La scène n'aura pas duré plus de cinq minutes. Angoissantes. Dans le taxi nous nous rendons compte qu'une boucle d'oreille de Line a été arrachée ainsi que ses lunettes qu'elle portait autours du cou. Nous demandons au chauffeur de faire demi-tour et sur place, nous retrouvons les objets perdus. En revenant à l'hôtel, le taxi nous explique la situation du pays et celle de ce quartier de la Boca où sont parqués les émigrés boliviens, péruviens ou colombiens. En nous montrant une fillette d'une dizaine d'année fouillant un tas de détritus, il nous demande quel futur elle peut espérer. Même secoués, nous comprenons.
La nuit est difficile. Le lendemain nous apprenons que l'équipe de la Boca a perdu son match 2-0 et que son entraîneur a été limogé. Bien fait !
Les villes touristiques du sud de l'Argentine nous ont caché la réalité de la vie de l'Argentine. A Buenos Aires vivent entre un tiers et la moitié des argentins, attirés par la ville pour subsister. Chaque soir, le centre ville est envahi par les gens des bidonvilles des banlieues qui viennent fouiller les poubelles pour y recycler les détritus.
La ville est sous tension constante, à preuve ces grilles prêtes à être déployées pour barrer les rues aux manifestants, ou ces graffitis qui traitent les banquiers de voleurs, l'état d'assassin ou qui déplorent le manque d'avenir…
Le pays a beaucoup de mal à se relever de la crise de 2002, mais c'est parfaitement invisible à El Calafate, Ushuaïa ou Valdez…
Après avoir décidé de nouvelles précautions pour réduire les risques liés aux agressions, nous reprenons pied dans la ville dont nous continuons à découvrir de nouvelles facettes et que nous aimons, malgré tout.
Le mardi 9, nous visitons le quartier touristique de la Recoleta. Très parisien. Le cimetière renferme la tombe de la pasionaria argentine : Eva Peron. Seule tombe qui soit fleurie. Les autres, y compris celles des anciens présidents argentins ne le sont pas. Les mausolées ont un système de gestion des morts assez surprenant : les deux derniers entrés sont au "rez de chaussée". Les autres, dans un sous-sol accessible par un petit escalier, bien visible de l'extérieur. Le nouvel arrivant remplace le dernier entré qui descend d'un niveau et renvoi son copain à l'étage du dessous.
Le plus ancien, qui n'a donc plus sa place car ne pouvant descendre plus bas, est stocké dans une petite boîte qui revient au premier niveau… Comme pour dire bonjour aux nouveaux en tant que doyen du lieu !
Nous découvrons en plein ville un immeuble magnifique formé de passerelles intérieures sur 5 étages. Un artisan, locataire d'une pièce du dernier étage nous invite à venir le voir. Dans la discussion qui s'ensuit, il nous parle de son pays, de la manifestation de la veille qui visait à obtenir la libération des gens emprisonnés suite aux émeutes de ce mois de juillet. Il nous décrit l'énorme corruption du système policier, judiciaire et politique qui bloque tout.
La conversation est très intéressante et, une nouvelle fois à mille lieues du tourisme habituel.
Le jeudi qui suit, nous ne pouvons nous empêcher de nous rendre vers 16 heures sur la place de Mai. Pendant trente minutes, ces "folles de la place de mai" qui ont toutes plus de 60 ans tournent dignement avec, sur la tête, un foulard où est brodé le nom de leur enfant disparu. Immuablement depuis 1977.
Elles ne sont plus que quelques poignées et défilent en deux cortéges distincts, une scission politique s'étant faite entre deux groupes.
Cela n'ôte rien à leur dignité et leur combat si fort et cette action si dérisoire contre le temps impose le respect. Une émotion énorme nous étreint. A 16 heures trente, elles enlèvent leurs foulards, le rangent et après avoir échangé quelques mots entre elles, retournent à l'anonymat de cette ville si douce et pourtant si violente. Nous rentrons sans rien dire.
Le lendemain, nous poussons en train vers le nord, à Tigre, ville située à une trentaine de Km du centre de Buenos Aires et constituée par des centaines d'îlots dans le delta d'un fleuve. Le lieu est assez joli et constitue un agréable bol d'air plus pur que celui de la capitale. Nous reprenons le train pour revenir. Sur la voie d'en face un train sans aucun confort (pas de sièges, pas de vitres…) semble attendre d'improbables voyageurs. Nous n'y faisons pas plus attention que ça.
Son utilité nous devient évidente lorsque plusieurs arrêts plus loin, nous voyons, sur le quai d'en face, une multitude de "fouilleurs de poubelles" qui attendent avec leurs chariots et leurs grands sacs. On distingue très bien le ticket de train de couleur jaune entre leurs mains. La municipalité a institutionnalisé cette sous-classe sociale en lui fournissant le moyen de transport qui va permettre, la nuit venue, d'aller fouiller les poubelles de la ville. Autre intérêt : le train qui doit revenir au matin, permet de ne pas laisser dans la journée cette population des bidonvilles trainer dans la ville.
S'agit-il d'aider les plus démunis ou de pérenniser cette misère. Nous ne trouverons pas de réponse à cette question.
Le 14 novembre, nous quittons l'Argentine. Nous avions l'intention de pousser plus au nord pour y voir les chutes d'Igazu, mais l'éloignement de ce site et la certitude que nous allons retomber dans un système touristique privé et fortement payant nous décide à nous en passer. Et puis, le Brésil est tellement grand qu'il s'agirait là d'un voyage à l'intérieur du voyage. Il nous semble difficile de ne faire qu'une escale à Iguazu, alors que Manaus ou Rio sont à portée d'aile…